Les bains chauds de Pierre Vigier

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Voici un texte extrait du roman « Le Rouge de Paris » de Jean-Paul Desprat , le 3ème d’une saga en 3 volumes qui commence avec  « Le bleu de Sèvres  » puis  » Le jaune de Venise » et raconte l’histoire de la manufacture royale puis nationale de porcelaine de Sèvres. Manufacture créée par La Pompadour qui traverse dans le dernier tome la Révolution et la Terreur…

Mais au détour d’une aventure, cette histoire nous transporte -pour un court instant- dans les bains Vigier… L’occasion de revenir sur ce qui fit la fortune de Pierre, installant la famille dans la grande bourgeoisie naissante et, 3 générations plus tard, amenant un Vigier à Lamorlaye.

Nos sources sont :

  • L’article de Davide Lombardo « Se baigner ensemble, Les corps au quotidien et les bains publics parisiens avant 1850 selon Daumier » paru dans « Histoire urbaine 2011/2 (n)31)
  • Le site http://www.pays-veinazes.com, pays natal de Pierre Vigier
  • L’article de Jean Dérens, dans le journal Libération du 13 mars 1995, consacré aux bains flottants

Pierre Vigier naît le 19 janvier 1760 dans le pays de Veinazès, dans le sud du Cantal. Il est « grand bouvier » dans une ferme mais a la chance de faire des études ; à 25 ans il devient procureur (avocat) au Parlement de Paris et peu après la Révolution, il se lance dans les affaires avec l’exploitation de « bains chauds » sur la Seine.

En 1751 , le second volume de L’Encyclopédie, décrit, dans son article sur les bains, une installation très simple qui se trouvait sur la Seine : « Parmi nous, les bains publics sur la rivière, ne sont autre chose que de grands bateaux, appelés toues, faits de sapin & couverts d’une grosse toile, autour desquels il y a de petites échelles attachées par des cordes, pour descendre dans un endroit de la rivière  où l’on trouve des pieux enfoncés d’espace en espace, qui soutiennent ceux qui prennent le bain. »

Dans les années 1760, Poitevin, un propriétaire de bains, eut l’idée d’employer un bateau et de l’équiper de moteurs à vapeur pour chauffer l’eau du fleuve, en proposant, de plus, des petits espaces privatifs. L’article sur les perruquiers, les barbiers, et les tenanciers de bains du septième volume illustré de L’Encyclopédie en 1771 présente deux dessins des Bains Poitevin.

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Figure 1 : « Perruquier, Barbier, Baigneur-Etuviste »

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Le bateau installé en amont du pont Royal, était long de 47 mètres et large de 8 et comportait un rez-de-chaussée et un étage divisés, dans la longueur, par une galerie de 2 mètres de large, avec de chaque côté, 12 à 15 chambres de bains, dont chacune était éclairée par une fenêtre donnant sur la rivière. L’abondance de l’eau dont il disposait permettait au propriétaire d’assurer le lavage fréquent des cellules et des corridors.

Ici nos sources divergent sur un détail : Vigier aurait racheté ses bains à Poitevin en 1791 ou créé ses propres installations en 1800…

Peu importe; très vite les Bains Vigier deviennent l’établissement fréquenté par la bourgeoisie de la capitale même si Pierre Vigier est inquiété pendant la Terreur : il arrivera -fortune et relations aidant- à se cacher dans la pension Belhomme, une maison de santé psychiatrique qui accueille fort agréablement, sous prétexte de soins, de riches détenus qui évitent ainsi l’échafaud.

Les « bains Vigier », traversant les orages, deviennent une étape importante de la vie parisienne de la Restauration et de la Monarchie de juillet : «C‘est là que le paisible bourgeois s’enfonce douillettement dans les profondeurs de sa baignoire… il a su s’entourer de toutes les sensualités qui lui sont chères : sa montre, son thermomètre, le mouchoir, la tabatière, les bésicles bien affermies sur le nez et, sous ses yeux, son livre bien aimé, voilà ses délices. Il fait et refait son bain, le gradue avec art...» (Briffot, Paris dans l’eau, 1844).

Les bains Vigier au Pont-Neuf, 1926

 

C’est l’architecte François-Joseph Bélanger (1744 – 1818), qui construit en 1801 l’établissement Vigier du Pont Neuf : architecte reconnu, il a été premier architecte du Comte d’Artois avant la Révolution, architecte pour Talleyrand pendant la Révolution, puis architecte de « menus plaisirs » du roi Charles X …

Au moment de son décès survenu le 16 septembre 1817, Pierre Vigier possède six établissements de bains chauds (le fleuron de cette armada comporte, sur deux étages, 140 baignoires en cuivre rouge) ; le domaine de Grand‑Vaux à Savigny-sur-Orge dans l’Essonne qui s’étend sur une centaine d’hectares ; le moulin de Petit-Vaux à Epinay-sur-Orge ; l’hôtel de Tessé et deux immeubles quai Voltaire à Paris ; une maison à proximité de la place des Victoires à Paris) ; « la maison Blanche », propriété de 2.4 hectares au hameau de Clignancourt, donc proche de Paris ; la maison et le moulin de l’Arquebuse à Corbeil sans oublier une impressionnante collection d’œuvres d’art dont un portrait de sa femme jouant de la harpe réalisé en 1805 par le peintre Joseph-Denis Odevaere, élève de David et prix de Rome en 1804.

En 1832, on compte 78 bains chauds à Paris, soit 2.374 baignoires auxquelles il faut ajouter 1.059 baignoires transportées à domicile. Paris comptait alors  850.000 habitants…

En 1820, son fils Achille épousera Joséphine Davout d’Eckmühl, fille du maréchal Davout, alliance qui lui permettra de porter le titre de Comte.

Et en 1872, son père Joseph achètera le château de Lamorlaye.